LE TROU NOIR PHILOSOPHIQUE

Une conférence sur l’IA générative donnée le 16 mai 2026 au cinéma Nova à Bruxelles.

William Henne : Bonsoir tout le monde. Merci d’être là et merci au Nova de nous accueillir. Avant de présenter Nicolas, je précise que cette partie débat a été organisée par Yann Bonin, réalisateur dans le milieu de l’animation, en partenariat avec le cinéma Nova qui a aussi organisé la première partie avec Olivier Smolders.

Nicolas Dufresne, dit Duduf, vit en Savoie depuis quelques temps. C’est un garçon très éclectique puisqu’il est enseignant et réalisateur. Il a mis en place une coopérative appelée Rainbox Production, dédiée à la production d’animation, ainsi qu’une association, RX Laboratori, où il développe des programmes en open source. Il crée beaucoup de choses et écrit également des livres. Il nous proposera certainement un roman un jour ou l’autre.

Surtout, et c’est le lien avec la soirée de ce soir, il anime un formidable podcast intitulé Une fourmi dans la coquille. La première saison, disponible en ligne, a été consacrée à l’intelligence artificielle. La seconde saison porte sur la couleur, en essayant de brasser tous les aspects qu’elle peut soulever. Ce soir, il va nous parler plus spécifiquement de l’intelligence artificielle, sous l’angle du trou noir philosophique.

Nicolas Dufresne : Bonsoir. Pour commencer, j’en profite, j’ai mis mon déguisement de savoyard. J’avais envie de parler de randonnée, mais je crois que je me suis trompé de soirée. Qu’à cela ne tienne, je vais quand même en parler, car vous allez voir que le lien avec l’intelligence artificielle n’est pas si inattendu. Puisqu’il y a un ordinateur à l’image, nous parlerons aussi d’informatique. 

Il y a même une photo de moi à l’écran, prise chez moi quand il fait froid. C’est du théâtre, donc je ne sais pas si ce que je vais raconter est vrai ; c’est à vous de vous faire votre avis. Nous sommes au cinéma, au théâtre, la vérité n’est pas forcément notre priorité.

La randonnée est un pilier de ma vie. C’est un moment d’introspection, un détachement nécessaire du monde, des horaires et des contraintes temporelles. Après une semaine seul dans la nature, on finit par vivre à son rythme ; c’est ainsi que je le vis en tout cas. C’est une prise de recul indispensable sur notre vie citadine. Je viens de la ville, et j’en souffrais beaucoup.

Comme l’a dit William, j’ai d’autres casquettes. Le code en est une. Mon intérêt pour l’informatique remonte aux années 90, alors que j’avais 12 ou 13 ans, avec notre premier ordinateur familial. Mon grand frère était passionné d’informatique et j’ai été plongé dedans. Dès l’adolescence, j’ai joué avec des langages comme le Basic, développé par Microsoft pour que tout le monde apprenne à coder. J’ai créé des programmes simples où l’ordinateur posait des questions : « Comment t’appelles-tu ? », « Je m’appelle Nicolas ». L’ordinateur répondait, et je trouvais cela génial.

Très vite, j’ai compris qu’il y avait deux méthodes pour concevoir un tel robot conversationnel. Soit j’analysais la syntaxe, la grammaire et le vocabulaire pour que le programme « comprenne » réellement les phrases — une approche linguistique qui me semblait trop complexe à l’époque —, soit j’anticipais tout ce que l’utilisateur pourrait dire et je préenregistrais les réponses.  Je me suis dit que j’allais mettre ma maman devant l’ordinateur, lui dire d’essayer mon programme et je vais l’observer. Et chaque fois qu’elle dira une phrase que je n’ai pas prévue, je note et j’anticipe tout ce qu’elle peut me dire. Je vais programmer toutes les choses toutes les choses que les humains sont susceptibles de dire à mon programme qui doit trouver éventuellement des corrélations, des points communs, mais je vais tout préenregistrer. Il saura comme ça répondre à tout ce qu’on va lui dire. J’avais envie de faire ça. Puis pareil, je me suis dit que ça allait être vachement chiant à faire et pas très intéressant comme boulot. J’ai compris que la première méthode était trop difficile pour moi, et la seconde, fastidieuse et peu intéressante. Quelques dizaines d’années plus tard, je me suis rendu compte que ce sont exactement les deux approches auxquelles les premiers développeurs d’IA ont été confrontés : une IA basée sur des règles logiques, ou une IA statistique basée sur une somme énorme de données préenregistrées.

J’ai poursuivi en école d’ingénieur, mais cela m’a lassé. Le travail de ma mère, qui a fait les Beaux-Arts et qui était illustratrice, m’attirait davantage, alors je me suis lancé dans le cinéma d’animation. J’ai monté une boîte de production et j’ai réalisé des films. J’ai choisi quatre exemples de films très artisanaux, avec une pâte graphique chaleureuse, loin du numérique froid. C’est le genre de films que j’aime produire. Je me définis davantage comme un ouvrier du cinéma d’animation.

Interface de Duik Angela

Par ailleurs, mes connaissances en informatique m’ont permis de développer des outils open source pour l’animation de personnages. C’est un milieu que je fréquente depuis le début de l’informatique : on partage le code, c’est gratuit. Cela a eu un certain succès. Aujourd’hui, je jongle entre ces deux métiers, le cinéma et le code. L’IA est en quelque sorte le télescopage des deux. Ce n’est pas une révolution soudaine, nous l’avons vue venir depuis longtemps, mais le niveau atteint et la manière dont on nous l’a vendue ont suscité de nouveaux sujets de conversation.

Le sujet m’a passionné, alors j’ai commencé à lire, à résumer des articles pour moi-même, pour comprendre. Au bout de deux ans, j’avais des pages de notes sur des sujets transversaux : environnement, politique, social, créativité, conscience, cerveau. J’ai décidé d’en faire quelque chose. J’ai écrit un livre et, comme la réalisation d’un ouvrage est complexe, j’ai aussi lancé un podcast, Une fourmi dans la coquille. J’ai pris deux ans pour réfléchir à l’IA avant de me lancer. J’avais peur que mes propos deviennent obsolètes, car tout va très vite, mais il existe un tel décalage entre le discours ambiant et la réalité de l’évolution technique que mon travail est resté tout à fait pertinent. Voilà, le temps passe, et c’est ce dont nous allons parler maintenant. Nous avons une heure devant nous.

Puisqu’on parle du temps, je vais faire une petite introduction que je trouve très intéressante pour relativiser les choses. Ne vous inquiétez pas, nous arriverons à la politique après. J’ai senti que certains dans la salle avaient envie de mettre les pieds dedans, et nous y viendrons. Mais on ne peut pas aborder les sujets environnementaux, sociaux, créatifs ou politiques sans poser les bases du sujet. Et je tiens à revenir sur tout cela, car cela ne date pas d’hier.

Ce jeune homme que vous voyez là est un philosophe grec qui s’appelle Archytas, un ami proche de Platon au IVe siècle avant Jésus-Christ. Archytas disait : « Il semble bien que l’art du calcul apporté à la philosophie soit bien supérieur aux autres arts, de par sa capacité à traiter, mieux encore que ne le fait la géométrie, n’importe quel problème avec une certitude plus grande. » Étant pythagoricien, il vénérait les mathématiques et estimait que le calcul permettait d’atteindre des certitudes en philosophie. À l’époque, le mot « science » n’existait pas, on parlait de philosophie. Je trouve fascinant que, dès le IVe siècle avant Jésus-Christ, certains réfléchissaient déjà à utiliser le calcul mathématique pour mener des raisonnements. L’idée ne date pas d’aujourd’hui.

L’image à côté représente « Archytas la mouche ». J’ai découvert cela complètement par hasard il y a trois jours en préparant cette conférence. Grâce à Wikipédia, j’ai appris l’existence de cette mouche. Je précise que je prépare mes conférences sans IA, car je tenais à vérifier la citation d’Archytas moi-même. En effectuant cette recherche manuelle, j’ai accédé à une information nouvelle — cette mouche — que je n’aurais jamais obtenue via une IA, car celle-ci se serait contentée de me donner la citation demandée.

Représentation du Maharal de Prague et du golem. Illustration de Mikoláš Aleš pour une nouvelle de Josef Svátek publiée dans la revue Květy (1899), Galerie nationale de Prague.

Tout cela pour dire que l’idée d’un être artificiel n’est pas nouvelle ; elle est ancrée dans notre folklore et notre mythologie. Pensez au Golem du début du Moyen-Âge. Ce qui est fascinant, c’est que sur son front est inscrit « Emet », qui signifie « vérité » en hébreu. Si l’on retire la première lettre, le aleph, on obtient « Met », qui signifie « la mort ». Il y a donc une réflexion sur la vérité et le calcul de la vérité. C’est ce qu’a repris Raymond Lulle en 1305. Il a imaginé une machine avec des cadrans et des leviers capable de prouver n’importe quelle vérité philosophique. Il est intéressant de noter que, dès le départ, dans ce calcul logique, le résultat est souvent préconçu.

Raymond Lulle (vers 1232-1315)

En 1666, nous avons la véritable naissance de l’intelligence artificielle avec Leibniz, mon idole. Il a théorisé ce qu’il appelait le calculus ratiocinator ; il a en fait imaginé l’ordinateur d’aujourd’hui. Il a poussé la réflexion jusqu’à créer un langage symbolique — une sorte de langage de programmation — qu’il nommait la caractéristique universelle. Cette idée a inspiré des langages que nous utilisons encore en IA, comme le Prolog dans les années 1970. Donc, OpenAI n’est pas vraiment une révolution.

Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716)

Le premier programme d’IA date de 1956 ; le Logic Theorist aidait les mathématiciens à prouver des théorèmes. Le premier robot conversationnel, lui, est apparu en 1966 avec ELIZA. Ce programme simulait un psychothérapeute. L’intérêt était que l’ordinateur n’avait pas besoin de « comprendre » réellement : il lui suffisait de reformuler les propos de l’utilisateur, de détecter des mots clés comme « maman » ou « papa » pour poser des questions réflexives. Le but était de réussir le « test de Turing ». Turing, visionnaire dès les années 1940-1950, proposait de faire discuter un humain avec un ordinateur et un autre humain sans qu’il sache qui est qui. Si l’humain ne peut pas faire la distinction, alors l’ordinateur fait preuve d’une véritable intelligence. ELISA réussissait ce test sur des conversations courtes.

Ce qui est intéressant, c’est que le temps — toujours le temps — a changé les méthodes. À l’époque, les ordinateurs avaient très peu de mémoire, donc il fallait être intelligent et utiliser ce que l’on appelle l’IA symbolique : une intelligence qui comprenait des règles et faisait des prédictions à partir de celles-ci.

Alan Turing (1912-1954)

Pour ceux qui font du cinéma d’animation, cela rejoint ce qu’on appelle les simulations. En cinéma, quand on veut une explosion, on la simule. On utilise un moteur physique dans lequel on intègre les lois de Newton. C’est aussi simple que cela. On lui indique comment fonctionnent la gravité, le frottement de l’air ou la fumée à travers des équations très complexes. Ce n’est pas nous qui les rédigeons, mais les développeurs. Une fois les conditions initiales définies, on appuie sur un bouton et l’ordinateur applique ces règles pour prédire ce qui va se passer. Si je projette un boulet de canon dans un mur, l’ordinateur est capable de prédire comment le mur va se briser. Ces premières formes d’IA appliquaient donc des règles ; elles contenaient un véritable savoir humain. En tant que codeur et réalisateur, je trouve cela génial, car l’ordinateur utilise des lois physiques découvertes par l’homme pour produire quelque chose de nouveau.

L’autre manière de faire est ce qu’on appelle l’intelligence artificielle statistique, qui repose sur les réseaux de neurones. C’est un terme un peu marketing, car il n’y a pas de neurones, ni de biologie dans les ordinateurs. Historiquement, dans les années 1930, on a cru comprendre que les neurones fonctionnaient comme ce qu’on appelle aujourd’hui des portes logiques en informatique. On imaginait qu’un neurone était un élément recevant divers signaux d’entrée et répondant par un « oui » ou un « non ». C’est bien plus complexe que cela en réalité, mais cette croyance a été fondatrice. Comme les ordinateurs de Turing fonctionnent de la même manière, avec des 0 et des 1, des chercheurs ont très vite pensé qu’ils pourraient recréer le fonctionnement du cerveau avec des composants numériques. L’intelligence artificielle statistique consiste à pousser cette logique jusqu’au bout en écrivant un programme qui simule cette communication neuronale.

Il y avait une véritable ambition scientifique derrière ces premières recherches : comprendre le fonctionnement du cerveau. Pourtant, cela ne marchait pas vraiment. Pourquoi ? Parce que le cerveau humain compte 86 milliards de neurones, ce que nous étions incapables de simuler à l’époque. Nous pouvions en faire fonctionner une quinzaine, mais pas plus. Le neurone artificiel de l’époque s’appelait le « perceptron ». Cette méthode a été un peu délaissée avant de revenir au goût du jour dans les années 1990, lorsque le mélange des deux approches a permis à l’ordinateur Deep Blue d’IBM de vaincre Garry Kasparov aux échecs. À cette époque, Deep Blue était une immense machine, une véritable armoire, et elle ne savait faire rien d’autre que jouer aux échecs.

Il a fallu attendre les années 2010 pour que deux conditions soient réunies : l’internet à haut débit pour accumuler des quantités massives de données, et la puissance de calcul nécessaire pour les traiter. Ce sont des étudiants, passionnés de jeux vidéo comme Counter-Strike, qui ont eu l’idée d’utiliser les processeurs graphiques (GPU). Ils ont réalisé que les réseaux de neurones fonctionnaient de la même manière que la façon dont les cartes graphiques calculent les pixels à l’écran. Ils ont tenté l’expérience avec un projet appelé AlexNet, et cela a très bien fonctionné.

AlexNet est un modèle de classification d’images qui a transformé l’apprentissage profond. Il a été introduit par Geoffrey Hinton et son équipe en 2012 et a marqué un événement clé dans l’histoire de l’apprentissage profond, mettant en valeur les atouts des architectures CNN et ses vastes applications.

Il a fallu dix ans de développement, notamment chez Google, pour travailler sur les deux piliers de l’IA : l’analyse d’image, souvent financée par l’armée américaine pour l’espionnage, et l’analyse du langage. Après cette avancée des années 2010, nous avons atteint la sortie de ChatGPT par OpenAI. Ce qui est fascinant, et j’arrête là avec l’histoire de l’IA, c’est que la quasi-totalité des techniques et des innovations utilisées aujourd’hui avaient déjà été théorisées scientifiquement dès les années 1960.

Ce qui a été nouveau, c’est uniquement l’échelle, c’est-à-dire la capacité de certaines entreprises à fabriquer des systèmes toujours plus grands. Cela a très bien fonctionné, et nous avons oublié l’intelligence artificielle dite « symbolique », celle dont je parlais, qui comprend les règles et qui est intellectuellement stimulante, au profit de cette approche que je trouve foncièrement indigente. Amasser une énorme quantité de données est une méthode brutale ; cela fonctionne, certes, mais cela n’apprend rien. En tant que codeur, je trouve cela dommage. Il y a une mode qui consiste à dire que tout doit être open source parce que c’est « génial ». Mais pourquoi le serait-ce ? Le code d’une IA ne m’apprend rien : il est connu depuis les années 1960 et ne repose que sur de l’optimisation. Il est intéressant de voir comment les ingénieurs ont optimisé ces systèmes, même si cela dépasse mon métier, mais la manière dont une IA génère le langage reste une boîte noire. C’est purement statistique ; il n’y a aucune règle linguistique dans le fonctionnement de ChatGPT. Cette IA ne peut rien nous apprendre sur la langue, alors qu’elle est pourtant très douée pour la manipuler.

C’est justement parce que ce système fonctionne grâce à un changement d’échelle qu’il soulève toutes les questions actuelles. Tout le numérique a un impact écologique, ce que nous avons tendance à oublier parce que nous croyons que tout se passe dans le « nuage ». Mais le numérique n’est pas dans les nuages, il est dans les mines. C’est du métal, du plastique, du pétrole, c’est extrêmement concret. C’est de l’électricité dans des fils et des photons dans des fibres optiques qu’il faut fabriquer. L’intelligence artificielle reproduit ces mêmes problèmes, mais multipliés dans des proportions aberrantes.

A rising tide lifts all bots (Rose Willis & Kathryn Conrad – betterimagesofai.org)
Distorted sand mine (Lone Thomasky & Bits&Baüme – betterimagesofai.org)

Quand on parle d’impact environnemental catastrophique, il faut être précis sur les quantités. Prenons le cas d’un projet de centre de données dédié à l’IA en France, dont le coût est estimé à 50 milliards d’euros. Ce centre est prévu pour consommer 1,4 gigawatt d’électricité, soit la puissance d’un réacteur nucléaire pour un seul site. Il y a actuellement entre 400 et 500 projets de centres de données en France. Si l’on veut se passer du pétrole en électrifiant nos voitures, il faudra faire des choix : nous ne pourrons pas alimenter à la fois ChatGPT, les générateurs d’images et les voitures électriques.

Le data center de Digital Realty à la Courneuve (photo : Digital realty).

Le problème est que le réseau électrique n’est pas prêt. Puisqu’il faut des années pour construire un réacteur nucléaire, les centres de données qui sortent de terre aujourd’hui sont souvent alimentés par des turbines au gaz naturel. Microsoft a d’ailleurs signé un contrat pour rouvrir le réacteur nucléaire de Three Mile Island, site de l’une des plus graves catastrophes nucléaires américaines, car on ne peut pas construire de nouvelles centrales assez rapidement pour répondre à la demande. La catastrophe environnementale n’est donc pas une abstraction ou une simple opinion ; c’est une réalité matérielle immédiate. Je suis désolé d’être si sombre, je ne voulais pas vous déprimer.

Installation nucléaire de Three Mile Island, vers  1979. L’accident de Three Mile Island est dû à une fusion partielle du cœur du réacteur n° 2 (TMI-2) de la centrale nucléaire de Three Mile Island, située sur la rivière Susquehanna, dans le canton de Londonderry, comté de Dauphin, près de Harrisburg, en Pennsylvanie (photo : Département de l’énergie des États-Unis).

Le problème de ces entreprises d’IA, c’est qu’elles savent qu’elles manquent de rentabilité, mais elles ne veulent pas disparaître car elles détiennent un pouvoir immense. Elles se financent par le capital, pas par la rentabilité. Les investisseurs achètent leurs actions en espérant une plus-value, ce qui pousse ces entreprises à faire du théâtre pour se rendre indispensables le plus longtemps possible, avant que la réalité ne rattrape la fiction. Pour cela, elles investissent dans des domaines où elles deviennent incontournables, comme la défense. Elles ont des contrats avec toutes les armées, y compris Mistral en Europe : leurs systèmes sont intégrés dans des avions de chasse et des missiles. Si elles venaient à couler, l’État serait contraint de les sauver, car il a besoin de contrôler ses propres armements.

Soap bubble and a cloud (Oleg Yunakov, 2022) 

Le problème de ces entreprises d’IA, c’est qu’elles savent qu’elles manquent de rentabilité, mais elles ne veulent pas disparaître car elles détiennent un pouvoir immense. Elles se financent par le capital, pas par la rentabilité. Les investisseurs achètent leurs actions en espérant une plus-value, ce qui pousse ces entreprises à faire du théâtre pour se rendre indispensables le plus longtemps possible, avant que la réalité ne rattrape la fiction. Pour cela, elles investissent dans des domaines où elles deviennent incontournables, comme la défense. Elles ont des contrats avec toutes les armées, y compris en Europe : leurs systèmes sont intégrés dans des avions de chasse et des missiles. Si elles venaient à couler, l’État serait contraint de les sauver, car il a besoin de contrôler ses propres armements.

Le manège enchanté de l’intelligence artificielle : Lordon décrit la mécanique avec une précision clinique. OpenAI boucle un tour de table de 122 milliards de dollars, dont 50 milliards souscrits par Amazon. En contrepartie, OpenAI s’engage sur 100 milliards de commandes auprès d’Amazon Web Service. OpenAI et AWS passent des commandes gigantesques de puces à Nvidia, lequel Nvidia investit 30 milliards dans le tour de table d’OpenAI. Ce n’est pas une pyramide de Ponzi, mais un ouroboros : le serpent qui se mord la queue. Et pour que l’anneau tienne, il ne faut aucune coupure. Or OpenAI n’a toujours pas gagné un dollar. L’entreprise a perdu six à huit milliards l’année dernière, prévoit d’en dépenser 600 d’ici 2030, et demande au public de croire qu’à cette échéance, les profits apparaîtront. Une note d’analyste de HSBC estime au contraire qu’il restera à combler un trou cumulé de 200 milliards de dollars, ce qui exigera « une grosse rustine de refinancement ». Les grands investisseurs donnent leurs signaux. Warren Buffett a méthodiquement liquidé toutes ses positions en dix-huit mois et s’assied sur 325 milliards de cash, « complètement safe ». Peter Thiel a soldé Nvidia, et Michael Burry a pris des options put sur Nvidia pour parier qu’elle va « se casser la gueule » (source : Elucid).

Le dernier aspect sur lequel j’ai travaillé, c’est l’impact social. Au-delà de la perte d’emplois pour les codeurs en Europe, il y a une réalité bien plus sombre. Prenons l’exemple d’une IA conçue pour reconnaître des chats dans des images. Le cerveau humain est fascinant : un enfant n’a besoin de voir que quelques exemples pour identifier un chat, alors qu’une IA nécessite des millions d’images. 

Ces images doivent être triées, extraites et préparées par des humains. On estime qu’il existe entre 150 et 400 millions de ces « ouvriers du clic » dans le monde. Ce sont des gens qui effectuent des micro-tâches, souvent mal rémunérées, pour entraîner les systèmes en permanence.

Wheel of progress (Leo Lau & Digit – betterimagesofai.org)

Parfois, cela va beaucoup plus loin. Dans un reportage intitulé L’IA va-t-elle tuer Internet ?, on voyait une dame dans un pays d’Afrique, ne sachant même pas pour quelle entreprise elle travaillait, qui devait détourer des blessures sur des cadavres pour apprendre à une IA à distinguer des blessures par balle ou par arme blanche. Toute application d’IA repose, à un moment donné, sur un humain qui fait le travail à sa place. Ce n’est pas une réduction du travail, c’est un déplacement de celui-ci là où il est moins cher et mieux caché.

Cela ne signifie pas pour autant qu’il faut tout jeter. Établir un diagnostic médical n’est pas déconnant, mais il faut évaluer la balance bénéfice-risque. Est-ce que cela vaut le coup pour faire de la vidéo Tik Tok ? La question est de savoir ce que nous considérons comme utile dans notre société et à quel prix. C’est une question de production, une question de société qui dépasse largement le cadre de l’IA. Voilà, j’ai fini l’introduction.

Pour revenir à mon métier, une fois ces questions d’impact posées et comprises, je me suis dit : « D’accord, l’IA est là ». Il existe un discours fataliste affirmant que nous n’avons pas le choix, car c’est imposé par les GAFAM. À un moment, j’ai eu envie de dire que c’est peut-être la seule fois dans ma vie où je vois arriver un phénomène catastrophique — bien qu’il faille relativiser, car tout est relatif comparé à la pollution aérienne, par exemple. J’aurais voulu être là au moment où l’on aurait pu lutter contre l’avènement de la voiture, ce qui est un rêve pour moi qui habite en montagne et ne possède ni voiture ni permis. Je suis présent au moment où l’IA arrive, et j’ai eu un élan de révolte : « On y va ! On dit non, on va réussir, pour une fois, à s’opposer au progrès ». Mais je pense qu’il est déjà trop tard. J’ai un mince espoir que la bulle économique nous en débarrasse partiellement, mais nous allons devoir faire avec.

Chronos coupant les ailes de Cupidon (Pierre Mignard, 1694)

Il est intéressant de se demander comment cela impacte mon métier de créateur, de réalisateur, qu’il s’agisse de publicité ou de fabrication d’images. J’ai mis à l’écran une représentation de Chronos coupant les ailes de Cupidon, car je parle du temps, et l’argument de vente principal de l’IA est le gain de temps. Or, je ne parle pas de films d’auteur, mais de l’usage pour lequel l’IA a été conçue. Les développeurs de ces systèmes voient l’art comme un défaut, tout comme ils considèrent mon expression de ce soir comme un défaut ; ils aimeraient probablement que je me taise. L’IA ne doit pas être un outil contre lequel je me bats, comme je ne me bats pas contre mon pinceau. Le pinceau a des contraintes, mais je les connais et c’est moi qui décide. L’IA, elle, tente de m’empêcher de faire mon métier.

L’injonction à aller plus vite, à produire toujours plus, est totalement incompatible avec la création artistique. Le philosophe Ivan Illich, qui a observé l’arrivée de la voiture, a théorisé le « monopole radical des machines ». Il expliquait que l’outil finit par maîtriser l’individu et l’enchaîner au corps social : alors qu’un outil devrait être émancipateur et favoriser l’autonomie, il devient contre-productif lorsqu’il atteint un tel monopole que nous n’avons plus le choix. Son exemple était la voiture : sa démocratisation a entraîné la construction d’autoroutes, ce qui a fini par nous empêcher de nous déplacer autrement qu’en voiture. Il a d’ailleurs calculé que si l’on inclut le temps de travail nécessaire pour payer le véhicule, l’essence et l’assurance, la vitesse moyenne d’une voiture à Paris est dérisoire, rendant le vélo bien plus efficace. Le danger de l’IA, c’est ce même monopole : le fait qu’on nous prive de choix.

Ivan Illich (1926-2002)

Lors de ma randonnée, j’ai gravi le Brévent face au Mont Blanc. Après une ascension éprouvante, je suis arrivé au sommet et j’y ai trouvé un touriste en tongs mangeant une glace, arrivé par le téléphérique. Cela m’a rappelé le sentiment que j’ai en voyant mon neveu générer des images style Ghibli en deux clics. C’est le même décalage : il a fait sa photo Instagram et est reparti, alors que mon souvenir de l’ascension est ancré en moi parce que le « faire » prime sur la destination. On ne doit pas écrire un roman parce qu’on s’imagine avec le produit fini en main, mais parce qu’on a envie d’écrire. Si l’on passe par l’IA pour éviter le processus, le résultat est vain. Le temps ne permet pas seulement la qualité, il est la qualité même.

Der Wanderer über dem Nebelmeer (Caspar David Friedrich, 1818, Hamburger Kunsthalle, Hamburg)

Enfin, le temps permet la qualité. Quand on l’enlève, on ne va pas au bout des choses. À moins que je ne sois ennuyeux, dites-le-moi. J’ai envie de traîner, j’ai plein de choses à vous raconter et, en fait, le temps est le seul et unique argument de l’IA : on va aller plus vite. J’insiste là-dessus. Je ne pense pas que l’IA soit capable de faire autre chose. Je reviens un peu à l’artistique. Voici Turner, un peintre romantique du XIXe siècle que j’adore.

Fishermen at sea (Joseph Mallord William Turner, 1796)

Edmund Burke, philosophe des Lumières, a travaillé sur le beau et le sublime. Il a conceptualisé le sublime, qui se situe au-delà du beau. Le sublime, c’est ce que l’on ressent face à l’immensité d’une montagne ou d’une mer déchaînée. C’est ce que l’humain ressent face à une beauté incroyable mêlée à un danger de mort. Quand est-ce qu’une IA pourra comprendre ce genre de concept ? C’est impossible. L’IA ne peut pas servir à cela.

Dès lors, je me demande si le jeu en vaut la chandelle au regard de tous ses impacts. Si elle savait créer du sublime, à la limite, on pourrait discuter. On pourrait dire qu’elle permet de réaliser des choses sidérantes, des œuvres qui traverseront les siècles. Mais nous sommes tous d’accord pour dire qu’elle ne saura pas faire ça. Si elle en est incapable, est-ce que cela vaut le coup ?

Edmund Burke (1729- 1797)

Je prends l’exemple de la publicité ou des dessins animés pour enfants, car l’IA rentre par la petite porte, là où il n’y a pas de budget. Moi, je le vois comme ça. L’entreprise Animaj, fondée en 2022, a acheté les droits de Maya l’abeille et de Pocoyo pour sortir un épisode par jour sur YouTube généré par IA pour les enfants. On le tolère parce que c’est pour les enfants, ce n’est pas encore pour les adultes, mais cela arrive par là. Non seulement je pose la question de l’intérêt, mais cela s’installe aussi dans la publicité.

Une amie travaillant dans la pub m’a envoyé une photo issue d’une entreprise de BTP dans un pays arabe. J’ai flouté les visages et les logos par souci de confidentialité, mais je précise que ce sont des personnes arabes. L’entreprise avait besoin de mettre la photo au format vertical et a utilisé l’IA pour générer les parties manquantes. C’est le moyen le plus simple aujourd’hui avec Photoshop : on clique, on demande de compléter. 

Voilà le résultat et c’est problématique. C’était la première génération qui est sortie, je vous le promets. 

Sur d’autres essais, on a retrouvé des pieds difformes, ces mêmes défauts que l’on voit dans le film d’Olivier Smolders. C’est la seule version où les jambes semblaient correctes.

Souvenirs d’un ami (Olivier Smolders, prod. : Le Scarabée/WIP, 2025)

J’ai également demandé à une IA de me sortir une photo de famille pour voir contre quoi je devais lutter. Suivant ce qu’elle génère, on comprend ses biais. Le résultat est intéressant : ils sont beaux, certes, mais ils sont très blancs, voire très blonds — même le chien est blond.

Moi, j’appelle cela fasciste, et je ne dis pas cela à la légère. Le culte du corps parfait, de la famille parfaite, de la normativité et l’unicité des représentations, ce n’est pas n’importe qui qui a écrit cela : c’est Mussolini. Il aurait adoré l’IA, car elle fait exactement cela. C’est un aspect important, car nous parlons d’un outil soi-disant créatif qui nous impose ce genre de représentations, ce qui est une fermeture terrible. Je travaille dans le milieu de l’animation et de la publicité, et dans les années 2010, il y avait un sentiment de volonté d’inclusivité. On commençait à se demander si, dans les publicités de lingerie, on ne mettrait pas des gens un peu plus corpulents, ou si, dans les photos de groupe, on ne ferait pas attention à avoir toutes les couleurs de peau. On était loin du compte, mais il y avait une prise de conscience : on essayait de représenter les gens tels qu’ils sont.

L’IA a tout foutu par terre. Parce qu’il faut aller vite, parce que les clients demandent à ce qu’on l’utilise pour réduire les coûts, on n’a plus le temps de corriger ces erreurs. Le but est d’être le premier à sortir le contenu, et le client n’a plus aucun égard pour ces questions. C’est pire que ce que l’on croit. Tous les graphistes et animateurs font l’effort d’inclure de la diversité, mais les clients demandent de les enlever. J’ai vu de mes yeux un retour client disant : « Non, mais une femme mécano, on ne va quand même pas aller jusque-là. » C’est totalement décomplexé. L’IA facilite cela, car elle fonctionne sur une moyenne statistique. Comme la moyenne mondiale est dominée par certaines représentations, le résultat est forcément normatif.

C’est tout blanc ! Ils sont nombreux, les Suédois !

Une famille, c’est plutôt celle que l’on peut voir dans le film de Jean Forest, Réunion de famille.

Réunion de famille (Jean Forest, prod. : Rayuela productions, Supermouche productions & Zorobabel, 2025)

Il y a un vrai problème avec cette imagerie kitsch générée par l’IA, et je vois vraiment un retour en arrière contre lequel nous ne pourrons pas lutter. Ce n’est pas anodin, et c’est la même chose avec le texte. Une étude a été publiée récemment montrant que la simple autocomplétion — le fait que l’IA finisse nos phrases — modifie les opinions des gens. Quand on voit ce que cela produit, on comprend que c’est problématique. Ce n’est pas forcément un complot volontaire, mais les IA sont biaisées par nature ; la neutralité n’existe pas. Même si l’on corrige le biais d’une famille blanche, on créera un autre biais.

Pour finir sur cette photo de famille, lorsque j’ai demandé une famille « racisée », l’IA a refusé, affirmant que je n’avais pas le droit d’utiliser ce terme. En plus d’être normative, elle censure. Pourquoi m’interdire ce mot ? Cela nous prive du langage qui permet de penser les victimes du racisme. La guerre des mots est importante.

Et ce n’est pas Gemini (Google) ou Claude (Anthropic), c’est Adobe — l’éditeur de logiciels derrière toutes les images du monde — qui a censuré le mot « racisé ». Il n’y a pas une seule image que vous voyez dans le monde entier qui ne soit pas passée par un logiciel Adobe, et c’est cet éditeur qui a mis en place cette censure. Je vous laisse y réfléchir par vous-même.

Avec la technologie d’Adobe Firefly, il est possible, dans Photoshop, d’intégrer un élément à une image grâce à une simple requête textuelle.

Pour revenir sur un aspect plus artistique, voici un exemple que j’ai emprunté à The Hotmeal, un auteur de bande dessinée qui a beaucoup de succès aux États-Unis. Il s’agit de Christina’s World, une toile d’Andrew Wyeth. Le peintre y a représenté sa voisine, atteinte d’une maladie qui la paralysait et la faisait souffrir lorsqu’elle se déplaçait ; il a voulu illustrer cette souffrance à travers son trajet de son lit à sa cuisine. J’aimerais beaucoup voir cette toile en vrai, car elle a une particularité. Déjà, une IA ne saurait pas vraiment faire cela, car elle ne sait pas composer en dehors des canons classiques pour décentrer le sujet. Mais surtout, le peintre a peint chaque brin d’herbe et chaque mèche de cheveux avec des pinceaux minuscules, passant un temps infini sur ces détails. À l’inverse d’une IA qui génère des images ultra-détaillées sans effort, le peintre a passé ce temps parce qu’il voulait se mettre dans le même état de souffrance que son sujet. Sa méthode de fabrication raconte une histoire ; elle fait partie intégrante de l’œuvre.

Christina’s World (Andrew Wyeth, 1948)

C’est ce qui fait que le choix de la technique de fabrication dans le cinéma d’animation est en soi un choix narratif. C’est pour cela qu’il est fatiguant pour les gens du métier d’entendre que l’IA va « remplacer tous les métiers ». Ce serait nous priver d’un choix narratif essentiel : celui de la manière dont on fabrique les choses.

Mathieu Kassovitz au World AI Film Festival (WAIFF) dans le cadre de Regards croisés sur l’IA dans le cinéma avec Claude Lellouch

Enfin, je ne peux pas m’empêcher de mentionner Mathieu Kassovitz. Il a déclaré que les effets spéciaux numériques sont tellement présents dans les films qu’il ne sait plus ce qu’il regarde. Selon lui, quand il voit un film avec des effets spéciaux, il ne sait pas si la neige, la voiture ou la cascade sont réelles, ce qui lui enlève toute émotion. Je veux lui répondre : « Mathieu, c’est du cinéma. Le cinéma est, par définition, une illusion. » Il utilise cet argument fallacieux pour justifier le fait qu’il est en train de réaliser un long-métrage entièrement en IA, affirmant qu’avec cette technologie, nous ne sommes plus dans le « faux-semblant », mais dans la « recréation de la réalité ».

Enfin, c’est une situation préoccupante. Ce sont des gens qui ont de l’influence, qui sont écoutés et relayés par des médias comme France Culture. Il est problématique de voir des personnalités censées défendre le cinéma tenir de tels propos ; cela me fait un peu peur.

Nosferatu (Murnau, 1922)

Pour conclure, j’ai fait des études de cinéma et j’enseigne l’animation. Comme tout étudiant, on pratique l’analyse filmique. Prenons Nosferatu de Murnau, sorti vers 1920. C’est un film expressionniste allemand où, bien qu’il s’agisse de prises de vues réelles, tout est extrêmement pensé et artificiel. Cela rejoint mon travail d’animateur : en animation, le moindre pixel est choisi. On fabrique tout. Il y a une intention, un choix narratif dans chaque détail, comme dans la manière dont le héros descend un escalier de la lumière vers l’ombre. J’adore analyser ces intentions. Or, si on me présente une image faite par une IA, je me retrouve face à un problème. En tant que critique de film, je suis embêté, car je ne sais pas où placer le curseur entre ce qui est intentionnel et ce qui est un simple artefact de l’IA. Faut-il demander les prompts et le making-of de chaque plan pour comprendre l’œuvre ?

Souvenirs d’un ami (Olivier Smolders, prod. : Le Scarabée/WIP, 2025)

C’est ce qui m’a interrogé en regardant le film Souvenir d’un ami d’Olivier Smolders. Le fait qu’il soit fait en IA est assumé, et c’est très intéressant. Je m’intéresse beaucoup à la mémoire et à la façon dont elle se déforme avec le temps. Pourtant, tout au long du film, j’étais tiraillé : est-ce que les déformations de l’image sont voulues par l’humain ou sont-elles des erreurs aléatoires de la machine ? J’ai eu du mal à me situer, avec le sentiment que l’IA dilue ce qu’il y a d’humain dans le film. Je n’ai pas d’exemple d’autres techniques où la dilution est à ce point-là. C’est une façon de fabriquer des images qui m’interroge et qui reste, pour moi, une zone d’ombre.

La sortie de l’opéra en l’an 2000 (Albert Robida, vers 1902)

Il y a plein d’autres sujets que j’aborde dans mon livre et mon podcast, mais je terminerai sur une petite histoire. Un scientifique états-unien, très pointu en physique, Daniel Whiteson (Daniel and Jorge explain the universe) attend avec impatience l’arrivée d’extraterrestres sur Terre. Il espère qu’ils seront en avance sur nous et qu’ils répondront à toutes ses questions scientifiques. Non, ça ne va pas se passer comme ça. Imaginons donc qu’une civilisation extraterrestre arrive sur Terre, après avoir traversé des millions d’années-lumière. Tout le monde est sidéré. Ils sont tellement en avance qu’ils ont un traducteur universel. Ils ont des milliards d’années d’avance sur nous. On leur demande enfin leurs secrets : comment ont-ils réussi la propulsion, le voyage interstellaire ? Comment fonctionne leur vaisseau ? Et vous savez ce qu’ils répondent ? « C’est l’IA qui l’a fait. »

Daniel and Jorge explain the universe : un podcast divertissant consacré aux grandes questions époustouflantes et sans réponse concernant l’Univers. Dans chaque épisode, Daniel Whiteson (physicien travaillant au CERN) et Jorge Cham (dessinateur en ligne très populaire) abordent certaines des questions simples mais profondes que l’humanité se pose depuis des milliers d’années, en expliquant la science de manière ludique, décontractée et sans jargon. danielandjorge.com

Voilà ma conclusion. Et là, je reviens à mon histoire de règles dans l’IA. C’est ça qui m’inquiète : il y a une perte de savoir dans l’IA, fondamentalement.

Elliot and E.T. cosplayer (Gage Skidmore, 2016)

Question de la salle : Merci, c’était un chouette moment de vous entendre et de recevoir toutes les connaissances que vous avez partagées. Puisque l’IA a finalement une dimension philosophique, par rapport à trois aspects importants de notre passage sur Terre — l’incertitude, la finitude et la solitude — que nous amène-t-elle ?

Nicolas Dufresne : C’est une question très simple, et je ne sais pas trop quoi répondre. Je ne pense pas qu’elle nous amène très loin sur ces sujets, ni même sur le plan philosophique. J’ai eu de l’espoir. L’IA a été créée, comme je le disais tout à l’heure, dans le but de comprendre le cerveau. Il y avait une démarche scientifique avant que ce ne soit un outil appliqué par des techniciens de la Silicon Valley ; il y avait une volonté de comprendre l’esprit humain. Ces questions, dont je n’ai pas parlé parce qu’elles me semblent hors sujet — comme celle de savoir si l’IA peut avoir une conscience ou accéder à autre chose — permettent parfois de se poser de vraies questions philosophiques sur la duplication de l’esprit. Mais il faut démystifier l’IA : cela reste un outil statistique, un système qui fonctionne très bien pour ce qu’on lui demande, mais c’est une grave erreur de croire qu’il y a quelque chose derrière. C’est un générateur banal. Je n’accorde aucune importance philosophique à l’IA en tant que telle. Je m’intéresse à son impact sur la société, pas à ce qu’elle est fondamentalement, tant qu’elle ne devient pas autre chose — et ce n’est pas demain la veille.

Frédéric Lordon, “IA krach ?”, Les blogs du Diplo, 1ᵉʳ juillet 2026, blog.mondediplo.net/ia-krach
Dans cet article publié le 1ᵉʳ juillet 2026 sur le blog du Monde diplomatique, l’économiste Frédéric Lordon analyse la possibilité d’un effondrement financier lié à l’intelligence artificielle, alimenté par une bulle de valorisation boursière et une bulle de crédit. Il souligne le décalage critique entre les investissements astronomiques réalisés par les géants de la tech et l’absence de retours sur investissement clairs, marquée par un scepticisme croissant des entreprises clientes face à l’explosion des coûts. Enfin, l’auteur explique que l’effritement des croyances collectives quant au potentiel économique de l’IA, combiné à la montée de la concurrence chinoise, pourrait faire passer le secteur d’un enthousiasme aveugle à des révisions financières particulièrement brutales.

Nicolas Dufresne : Je vous renvoie à l’article de Frédéric Lordon dont je parlais, qui est bien plus expert que moi sur le sujet. Mais effectivement, il faut comprendre qu’en plus de leur volonté de se rendre indispensables, ces entreprises cherchent à se placer au cœur des systèmes. Pour prendre un exemple moins dramatique dans un studio d’animation, on nous pousse à utiliser l’IA de toutes parts : les clients, l’État qui veut justifier ses investissements dans des centres de données à 50 milliards, ou encore les producteurs qui veulent réduire les coûts. Les entreprises adaptent leur méthode de fabrication à ces outils. Quand la bulle éclatera, elle entraînera toutes ces entreprises avec elle, car on ne pourra pas revenir en arrière : nous aurons déjà licencié le personnel remplacé par l’IA et nous aurons déjà bradé nos tarifs. C’est en cela que la bulle est dangereuse : c’est très concret dans les entreprises qui ont déjà commencé à remplacer les humains par des systèmes automatisés.

William Henne : Et oui, c’est une bulle qui atteint des sommets en termes d’investissement jamais vus auparavant, y compris en 2008, et cela ne peut tout simplement pas être rentable.

Nicolas Dufresne : C’est impossible. Ce n’est pas une simple opinion : si vous regardez les chiffres d’OpenAI, leur dette se chiffre déjà en centaines de milliards. Pour être rentable, il faudrait qu’ils gagnent de quoi rembourser cette dette tout en continuant de fonctionner au cours des dix prochaines années. Personne ne peut objectivement y croire.

Question de la salle : J’avais entendu dire, à sa sortie, que l’IA chinoise DeepSeek était beaucoup plus performante et moins énergivore. Savez-vous quelque chose à ce sujet ? Cela pourrait représenter une solution au problème écologique.

Nicolas Dufresne : Il s’est avéré que la première version de DeepSeek était un mensonge, ce qui explique pourquoi on en a moins parlé. Ils ont ressorti une V2 récemment avec le même argument. Je ne sais pas si c’est vrai ou non, mais cela ne change pas grand-chose : nous sommes face à des consommations si incommensurables qu’il ne suffit pas d’être « un peu moins » énergivore. Il faudrait diviser drastiquement la consommation. Nous sommes dans des ordres de grandeur qui dépassent le simple besoin de réduction. Le numérique était déjà un problème environnemental avant l’IA ; dans les studios d’animation, le Centre National du Cinéma nous obligeait déjà à réaliser des bilans carbone de nos ordinateurs pour obtenir des subventions. Je me demande comment ils vont intégrer l’IA, car dès qu’une image est générée par IA, le bilan carbone devient caduc.

Question de la salle : Merci pour la conférence, j’ai bien rigolé, surtout vers la fin avec l’image de la famille. Je vais tenter une critique de la conférence par la gauche, avec des lunettes marxistes. Sur la question philosophique de ce que peut l’IA, mon opinion se réduisait à dire : ce n’est qu’une machine à calculer, de la statistique et ça ne va pas réussir à réfléchir, mais récemment un youtubeur, M. Phi, a un peu bousculé mes certitudes. Plus on augmente la puissance des modèles, plus cela crée de nouvelles possibilités, ce qui est renversant. Cependant, cela ne remet pas en cause mon analyse fondamentale : l’IA n’est qu’une accélération de la société capitaliste. Nous autres, « bourgeois culturels » dans la production culturelle, découvrons aujourd’hui l’instabilité que les cols bleus ont connue avec la mécanisation, l’automatisation et la prolétarisation. Nous sommes en train de devenir surnuméraires. La critique fondamentale reste que toute technologie développée au sein du capitalisme vise l’accélération pour le profit du capital. Enfin, pour l’aspect écologique, je rappelle l’effet rebond, ou paradoxe de Jevons, selon lequel l’amélioration du rendement d’une machine ne réduit pas la consommation d’énergie, mais augmente l’utilisation globale de ces machines.

William Stanley Jevons. Dans son livre de 1865, Sur la question du charbon, Jevons observe que la consommation anglaise de charbon a fortement augmenté après que James Watt a introduit sa machine à vapeur. Les innovations de Watt ont fait du charbon une source d’énergie plus rentable, ce qui a conduit à généraliser l’utilisation de sa machine à vapeur au sein des manufactures. Plutôt que de réduire la consommation totale de charbon ; les améliorations technologiques et les gains de rentabilité ont conduit à accroître la consommation totale de charbon, d’où le paradoxe.

Nicolas Dufresne : C’est exactement le paradoxe de Jevons. Je suis tout à fait d’accord avec ton analyse sur l’automatisation du travail.

Concernant les capacités cognitives de l’IA que certains partagent, il faut être très prudent. Pour revenir à M. Phi, je travaille actuellement sur le lobbying des entreprises de l’IA. M. Phi évoquait, il y a un moment déjà, des tests appliqués à l’IA, ARC-AGI *. Les entreprises fabriquent les IA spécifiquement pour réussir ces tests, un peu comme avec le « dieselgate » où les moteurs étaient réglés pour passer les tests de pollution sans pour autant moins polluer. De plus, ces entreprises utilisent consciemment et volontairement des techniques marketing héritées de l’industrie du tabac : inonder le monde d’études scientifiques, même de qualité douteuse, pour diluer le savoir réel. Il faut être très critique envers les articles publiés sur archive.org sans relecture par les pairs, ou relus trop tard, ou même ceux publiés dans des journaux prestigieux comme Nature, qui a dû retirer, ce qui est très rare, une méta-étude bidonnée sur l’impact positif de l’IA dans l’éducation. Nous sommes en pleine ère de la post-vérité où la vérité scientifique n’est plus le sujet. Il faut maintenir a minima une pluralité d’opinions et se méfier de tout ce qui est trop extrême, que ce soit trop pro ou trop anti-IA. Le soufflet retombera probablement avec la bulle économique, mais en attendant, nous sommes en plein cœur de la tempête.

* ARC-AGI, Abstraction and Reasoning Corpus for Artificial General Intelligence. Ce benchmark propose d’évaluer la capacité d’un programme à résoudre des petits problèmes de reconnaissance visuelle et de logique.

Question de la salle : Merci beaucoup pour la conférence. On n’a pas parlé de géopolitique ce soir. Pourtant, on nous martèle qu’il faut arriver les premiers sur l’IA pour ne pas se faire dépasser par les États-Unis ou la Chine, au nom de la course à l’armement. À quel point est-ce une justification pour les investissements colossaux, ou une vraie menace ? Est-ce qu’on ne refait pas le même schéma qu’avec le nucléaire, et à quel point devrions-nous être inquiets ?

Nicolas Dufresne : Il y a plusieurs éléments de réponse. On peut d’abord s’intéresser à qui tient ce discours et quels sont leurs intérêts. Ensuite, si l’on considère le problème écologique et la bulle économique, est-ce vraiment la stratégie la plus intelligente ? Ceux qui seront résilients ne sont pas les petits acteurs ; OpenAI survivra à la bulle, mais bâtir une structure assez robuste pour résister à une crise est une autre affaire. Personnellement, je vis sans voiture, sans smartphone et sans IA au fin fond de la campagne, et je suis très heureux. Beaucoup de pays et même certains pays européens ne font pas de la « course à l’IA » une priorité, et ce n’est pas grave. Il faut prendre du recul. Je ne suis pas expert en géopolitique, je suis plutôt antimilitariste, donc les discours sur l’équilibre des missiles ne me convainquent pas, mais chacun est libre de se faire son opinion.

Nosferatu, Murnau (1922)

Olivier Smolders : Merci pour cette conférence et ces éclaircissements. Je voudrais revenir sur le domaine où je suis compétent : la créativité. Tu disais que l’intention d’un réalisateur, d’un chef opérateur ou d’une équipe technique dans un film comme Nosferatu te rassure et crée un lien avec le spectateur. C’est vrai, mais c’est une vision issue du cinéma classique. Depuis, dans tous les arts, la question de l’intention de l’auteur a été évacuée. De même qu’en littérature, on se demande ce que le texte dit plutôt que ce que l’auteur a voulu dire. J’ai l’impression que nous avons tous, moi y compris, un mouvement de recul devant une image produite par une IA, sous prétexte qu’il n’y a pas d’intention. Pourtant, une image IA dans un film est le résultat d’une accumulation de choix techniques et esthétiques. Est-ce que nous n’avons pas un réflexe intuitif de rejet pour ne pas être séduits par une machine ?

Nicolas Dufresne : C’est évident que nous avons cette réaction de rejet profonde. Après, en venant du cinéma d’animation, nous avons la particularité de tout fabriquer, ce qui nous amène à réfléchir longuement à chaque choix de lumière ou de mise en scène pour maintenir une cohérence narrative. Dans l’usage de l’IA, j’ai peur, notamment pour mes étudiants, de l’introduction d’éléments non maîtrisés qui pourraient aller à l’encontre de leur propos sans même qu’ils s’en rendent compte. Surtout, dans le cadre de l’industrie culturelle telle qu’Adorno et l’École de Francfort l’ont définie (on est très néo-marxiste ce soir), en dehors de la démarche du cinéma d’auteur bien entendu, l’IA est vendue sous une injonction de rapidité qui empêche de prendre le temps de réfléchir à ce que l’on fait. C’est là que réside le problème fondamental pour moi, et c’est aussi de là que vient ma réaction de rejet.

Christina’s World (Andrew Wyeth, 1948 – détail)

William Henne : En cinéma d’animation, on aime le labeur, le spectateur aime voir la sueur. Il y a une forme de romantisme. C’est un peu comme la toile de Wyeth de 1948 qu’on voyait tout à l’heure : il a peint tous les brins d’herbe avec un pinceau en poils de cul. Il y a une forme de romantisme à s’identifier au labeur que cela a pu exiger.

Nicolas Dufresne : Oui, c’est ça. Il y a aussi une admiration malgré nous pour la capacité à fabriquer le truc. Et si c’est facile, cela perd son intérêt. Est-ce que si c’est facile ça perd son intérêt ? Il se trouve que c’est le cas quand on regarde. Les gens sont déçus si une image a été facile à faire. Elle perd une partie de son intérêt, d’autant plus quand elle est hyper léchée comme ce que fait l’IA. Le paradoxe, c’est que l’IA nous sort une image qui est techniquement parfaite. La photo de famille, par exemple, est super bien éclairée, il n’y a pas six doigts, tout est parfait — et parfaitement blanche. Cette perfection perd son intérêt si cela n’a pas été difficile à faire.

Question de la salle : Merci pour la conférence. J’ai entendu Alain Damasio il y a à peu près un an. Il travaillait sur la question de l’IA et il a été confronté à un roman écrit par une IA. Il l’a lu en disant : « Waouh, j’ai un peu l’impression que c’est moi qui l’ai écrit ». Il réfléchissait sur ce que cela implique pour l’art et la création. D’un autre côté, il y a un consentement généralisé à se dessaisir des processus. Par exemple, beaucoup d’étudiants produisent des parties entières de leur mémoire avec l’IA. Les professeurs sont formés pour savoir le décrypter, tout le monde perd du temps. C’est stupide. La question est : pourquoi ? On est dans un système tellement sélectif que l’on a l’impression qu’il faut entrer dans la norme, et ce système normalisant semble idéal pour cela. Il faudrait arriver à faire l’éloge de la singularité, de ce qui n’est pas lisse. On a l’impression qu’on n’y arrive pas du tout. Je montre souvent à mes étudiants des films des années 1970 avec des images un peu « crades ». C’est fascinant parce qu’aujourd’hui, on ne voit plus ce genre d’images ; tout a été lissé. On est fasciné par les images lisses.

Nicolas Dufresne : Oui, et c’est hyper normatif. C’est hyper important. Je n’ai pas vraiment de réponse, mais concernant Damasio, cela m’intéresse. Nick Cave, le chanteur australien, a été confronté exactement au même problème. Il a reçu une chanson écrite par ChatGPT qui imitait son style. Il a fait une réponse très juste sur son blog, The Red Hand Files. D’abord, il voit tout de suite que ce n’est pas du Nick Cave ; il n’est pas berné. Ensuite, il revient à cette histoire de labeur : pour lui, une chanson est le résultat d’une souffrance, et ce qui lui donne de la valeur, c’est aussi que quelqu’un l’a faite. C’est très abstrait parce qu’effectivement, on ne saura pas différencier, mais le savoir compte.

La bête est morte, (Edmond-François Calvo & Victor Dancette – Éditions G.P., 1944)

William Henne : Il y a quelques créateurs qui s’emparent de l’IA avec une vraie réflexion sur l’algorithme, sur ce que ça peut produire, et qui créent des choses absolument pertinentes. Ce ne sera pas le film de Mathieu Kassovitz, je pense, mais peut-être que fera-t-il un film assez premier degré par rapport à l’utilisation de l’outil.

Nicolas Dufresne : Il veut faire un film sur des lapins qui font la guerre contre le grand méchant loup pendant la Seconde Guerre mondiale — le grand méchant loup représentant les nazis. C’était trop compliqué de filmer des lapins, il n’aurait pas pu le faire sans l’IA.

William Henne : Il s’agit de la bande dessinée de Calvo et Dancette, La bête est morte, sortie en 1944.

Nicolas Dufresne : Ça va être bien. J’ai hâte de le voir au cinéma !

William Henne : Merci beaucoup, Nicolas. Yann voulait dire quelque chose ?

Yann Bonin : Merci à tous d’être venus. Pour ceux qui ont du mal à lire Frédéric Lordon dans Le Monde diplomatique, sachez qu’il explique souvent ses écrits dans des vidéos. Suite à l’étude sur la bulle financière de l’IA, si vous allez sur le site elucid.media, il y raconte tout de manière plus facile à digérer. Merci encore.

Le trou noir philosophique. Conséquences des I.A. statistiques sur la connaissance (Nicolas Dufresne, 2026)